Quels plants pour la viticulture biologique ?

Publié le : 26 juillet 2017

Afin de restaurer un vignoble ou de le développer, les vignerons bio ont différentes stratégies. Ils peuvent sur-greffer des pieds en place afin de maintenir les parcelles productives ou planter de nouveaux plants de vigne. Quelles sont les pratiques de production de ces plants et quelle règlementation pour la viticulture bio ? Quelles conséquences réglementaires en fonction des choix des vignerons ?

Les pratiques de production des plants de vigne

Actuellement, la filière de production de plants viticoles en France compte 967 professionnels en 2016 dont 545 producteurs de plants (source France AgriMer), principalement présents en régions PACA, Nouvelle Aquitaine, Auvergne-Rhône Alpes et Occitanie. La surface totale de vignes-mère a atteint 3 608 ha en 2016 dont 2131 ha de vignes mères de porte-greffe et 1477 ha de vignes mères de greffons. Plus de 226 millions de plants de vigne ont été élaborés en 2016 : 90% en pépinière dite traditionnelle de pleine terre, 7% en pot et le reste en boutures ou en report. La filière française exporte plus qu’elle n’importe de plants viticoles. Tous les chiffres 2016 de la filière ici.

Répartition des vignes-mères de porte-greffes, source FAM

Répartition des vignes-mères de greffons, source FAM

Produire des plants de vigne

Un plant de vigne est, aujourd’hui, soit un plant raciné composé d’un plant franc de pied, soit, majoritairement, le résultat de l’assemblage d’un porte-greffe résistant (Phylloxera) et d’un greffon. Ces plants greffés-soudés sont produits par les pépiniéristes, qui assurent leur multiplication et leur commercialisation selon des normes sanitaires strictes. Par exemple, en cas de flavescence dorée avérée, la parcelle est mise en quarantaine pendant 2 ans et le matériel végétal issu de cette parcelle en année n-1 doit obligatoirement être détruit ou traité à l’eau chaude. Les traitements à l’eau chaude sont efficaces contre les phytoplasmes, certaines bactéries et les champignons mais pas les virus.

Matériel de départ

Vigne mère de porte greffe, crédit Marianne Casamance

Les vignes mères de porte-greffes sont rarement palissées et sont établies en « tête de saule » au niveau du sol. Elles produisent des rameaux vigoureux (10 m). Les bois récoltés considérés comme utilisables sont appelés « boutures greffables ». Ils sont débités en fractions de tailles variables. Après récolte, ils sont conservés dans une chambre froide à 5°C  et saturée d’humidité. Selon la FFPV, le porte-greffe le plus utilisé est le SO4. Suivent le 110 Richter et le 3309 Couderc, puis le Fercal.

Les vignes mères de greffons certifiés sont en général des vignes à fruits, établies suivant un protocole rigoureux dans le but de minimiser les risques sanitaires (parcelle vierge de vigne depuis 12 ans minimum, utilisation obligatoire de plants de catégorie « base », isolement de 5 mètres minimum par rapport à toute autre vigne, etc.). Les sarments bien aoûtés sont ensuite débités en greffons de quelques centimètres surmontés d’un bourgeon (œil).

Le greffage

Greffe omega, crédit IFV

Juste avant le greffage, les porte-greffes peuvent être mis dans des bains de réhydratation contenant des désinfectants. Le greffage actuel, selon l’IFV, est réalisé à 95 % en greffe omega, les 5% restants étant en greffe anglaise. Les greffes sont faites sur table, à l’aide d’une machine, mais il est toutefois possible de faire des greffes sur place. Le point de greffe est ensuite paraffiné avec une cire, afin d’assurer la rigidité physique de l’assemblage et le protéger du dessèchement. Des cires hormonées régulièrement utilisées.

La stratification

Afin qu’une soudure et un cal se forment entre les deux sections, les plants sont entreposés dans des bacs étanches (stratification à l’eau avec du sulfate de cuivre), soit dans des caisses perforées (plastique ou bois) avec de la sciure humide (stratification traditionnelle). Les plants sont mis en chambre chaude (28 °C) et humides à l’obscurité pendant 10 à 25 jours. Les premières radicelles apparaissent. Des traitements antibotrytis sont appliqués à ce stade.

La reprise des plants

Ensuite les plants sont soit repiqués en pépinières en pleine terre soit en pot vers avril mai pour une récolte en fin de cycle entre novembre et janvier. Que ce soit en plein champ ou sous serre, les plants font l’objet de nombreux traitements, soit des antifongiques, soit des insecticides obligatoires (comme pour la flavescence dorée).

Pépiniere viticole, crédit IFV

Pour en savoir plus :

  • Fédération Française de la pépinière viticole : http://www.ffpv.fr
  • IFV, antenne Sud Ouest : ici
  • Article wikipédia : ici
  • Fiche technique FNAB-MABD, régénération de la vigne : ici
  • SICAVAC et leur filière qualité : ici

La production de plants de vigne est très encadrée, notamment sur le volet sanitaire. Une certification des bois et plants de vigne délivrée par FranceAgriMer permet aux vignerons de se fournir en plants certifiés indemnes de viroses ou autres maladies de quarantaine. Cette certification garantit aussi différentes normes sur les techniques de production, une aptitude à la reprise et des aptitudes génétiques. Des tests ELISA (court-noué et enroulements) sont réalisés tous les 10 ans, ainsi qu’une prospection annuelle pour les maladies à phytoplasme (flavescence dorée, bois noir) et un recensement de tout autre problème éventuel (bactériose, surveillance des maladies du bois…). Pour en savoir plus, voir sur le site de FranceAgriMer.

Des plants certifiés bio non existants

Actuellement, lorsqu’un vigneron bio souhaite planter de nouveaux pieds, il se tourne vers son pépiniériste pour lui commander des plants non certifiés bio car il n’existe pas encore réglementairement et sur le marché de « plants de vigne bio». Pour certains, cette situation n’apparaît pas comme contraignante car les nouvelles plantations sont déclarées en conversion pour trois ans, durée pendant laquelle elles ne sont de toute façon pas productives. Néanmoins, cette situation n’est pas satisfaisante par rapport à la cohérence recherchée en agriculture biologique.

Selon l’article 12 du règlement européen 834-2007, « seuls les semences et le matériel de reproduction produits selon le mode biologique sont utilisés. À cet effet, la plante-mère, dans le cas des semences, et la plante parentale, dans le cas du matériel de reproduction végétative, ont été produites conformément aux règles établies dans le présent règlement pendant au moins une génération ou, s’il s’agit de cultures pérennes, deux saisons de végétation ».

L’article 22 vient nuancer la règle par la possibilité d’une dérogation à l’utilisation de semences ou de matériels végétatifs certifiés bio lorsqu’ils sont peu ou pas disponibles sur le marché. Le système de dérogations est actuellement en fonctionnement pour les semences potagères ou de grandes cultures mais elle prévaut aussi pour les différents matériels végétaux à reproduction végétative, donc les plants de vigne, de PPAM et les plants de fruitiers. Or ces dérogations se doivent d’être « limitées au minimum et le cas échéant, limitées dans le temps» ! L’utilisation de matériel végétal non certifié bio pour la viticulture, l’arboriculture ou les plantes aromatiques, sera, à terme, interdit.

Il faut pouvoir rendre possible la vente par les pépiniéristes et l’achat par les vignerons de plants de vigne certifiés bio et respecter, à terme, l’esprit de la règlementation.

Mélanie VANPRAET, INAO

Mélanie VANPRAET, en charge de la sous commission plant à l’INAO, commente « en viticulture bio, ce système dérogatoire est devenu la règle : les vignerons utilisent des plants issus de la filière conventionnelle car il y a une incompatibilité entre le cahier des charges bio et les obligations réglementaires de traitements chimiques préventifs des plants de vigne, notamment contre la flavescence dorée. Il faut pouvoir rendre possible la vente par les pépiniéristes et l’achat par les vignerons de plants de vigne certifiés bio et respecter, à terme, l’esprit de la règlementation. Nous avançons sur le sujet avec la commission.»

Des initiatives de production de plants cohérentes avec l’AB

Certains pépiniéristes se sont lancés dans une production de plants de vigne plus cohérente avec les pratiques biologiques. Guy BOSSARD, vigneron bio et pépiniériste depuis 40 ans en Loire-Atlantique est référent FNAB pour le comité bois et plants de FranceAgriMer. Il témoigne sur son activité de pépiniériste : « nous avons travaillé surtout du Melon de Bourgogne. J’ai greffé jusqu’à 80 000 plants par an, ce qui est une petite pépinière comparée à d’autres. Un plant conduit en bio, pour moi, cela veut dire réalisé avec des vignes mères de porte greffe conduites en bio, des greffons prélevée sur les vignes aussi conduites en bio et il est important que les sols pour la plantation soient sains, et même conduits en biodynamie. Toutefois, on ne peut s’exonérer du traitement préventif et obligatoire contre la flavescence dorée, même dans les zones indemnes du phytoplasme ! En pépinière viticole, c’est obligatoire sur tout le territoire sur vignes mères de PG, vignes mères de greffon et les surfaces de pépinières en place…et les contrôles sont drastiques ! ».

Mis à part ces traitements, Guy BOSSARD a travaillé sans produits chimiques de synthèse. La pépinière étant composée de plants tendres et fragiles, ainsi pour se prémunir du mildiou, Guy commente : « mieux vaut traiter plus souvent avec des doses faibles par application et compléter par des teintures mère ou des préparations à base de plantes ». Autre pratique testée, remplacer les cires hormonées, issues de dérivés du pétrole, par de la cire naturelle d’abeille pour protéger la soudure et le cal en formation. « J’ai testé et ai obtenu des résultats similaires, mais cette technique à la cire d’abeille est toutefois moins résistante si le temps est caniculaire

Autre point soulevé par Guy : le développement du greffage en place pour la production de plants, même si le greffage sur table est prédominant. « Cette pratique était surtout répandue dans la partie méridionale du pays. Mais avec le réchauffement climatique, cette technique remonte vers chez nous » d’après Guy Bossard. Il s’agit de planter les porte-greffes sans soudure de greffon, de les laisser reprendre et de pratiquer une greffe en écusson sur place un fin de végétation, à l’automne ou au printemps. Le greffage en place permet notamment un meilleur enracinement du porte greffe et limiterait les pertes à la reprise mais cette pratique prend nécessairement plus de temps, est plus coûteuse et demande une qualification spécifique.

Vers la définition d’un plant bio ?

La sous-commission plant de l’INAO étudie actuellement les pistes pour parvenir à une réglementation des plants de vigne bio.

Mélanie VANPRAET  (INAO) « Au-delà de l’aspect réglementaire, nous avons aussi besoin de réfléchir à l’organisation de la filière : comment structurer les ventes de plants bio et faciliter l’émergence de ce marché. S’il n’y a pas d’acheteurs, les pépiniéristes qui vont proposer ces plants ne vont rien vendre et inversement, s’il n’y a pas d’offre, les vignerons ne pourront pas en acheter.»

Yves DIETRICH « Nous avons besoin d’être cohérent et d’avancer dans notre filière. Dans d’autres pays, comme l’Italie, il y a des pépiniéristes qui proposent des plants certifiés bio. Il faut que les vignerons en bio puissent s’exprimer sur ce sujet et faire remonter leurs attentes concernant ce sujet. »

Afin d’avancer sur cette question, le réseau FNAB va donc proposer un séminaire à destination des professionnels de la filière, les 15 et 16 janvier 2018 afin de se pencher sur la question et de porter le point de vue des vignerons bio auprès de l’administration.