Erwan et Marie Henry – Bovin lait et porcs – Côtes d’Armor

"Passer en bio nous a permis d'arrêter d'avoir peur"

Un atelier laitier au point mais une ferme plombée économiquement par un atelier porc qui perd de l’argent. C’est à partir de cette situation tendue qu’Erwan et Marie Henry, installés à Louargat (22), ont envisagé de passer en bio. En cette période de turbulences agricoles fortes, les agriculteurs en situation financière complexe sont de plus en plus nombreux à réfléchir à l’agriculture biologique.

La ferme en quelques mots

  • Installation : 2007
  • Conversion : 2014
  • 2 UTH
  • SAU 82 ha
  • 5 truies Naissage
  • 55 Vaches laitières
  • Commercialisation : Biolait, et vente des porcelets sevrés

Vous êtes passés officiellement en bio le 1er juillet 2016. A quoi ressemblait votre ferme avant la conversion et à quoi ressemble-t-elle aujourd’hui?

Marie : On s’est installés en 2007, sur 82 ha, avec 50 à 55 vaches laitières, et un atelier naisseur-engraisseur de 80 truies en conventionnel. On avait deux sites, dont les génisses et le naissage de porcs à 6 Km, à Pédernec, sur la ferme des parents d’Erwan qu’on avait reprise. Et ici, à Louargat, les vaches laitières, et le post sevrage–engraissement de porcs sur paille. Aujourd’hui, on a toujours deux sites, il n’y a plus que les génisses à Pédernec. On a arrêté l’atelier naisseur-engraisseur. Les deniers charcutiers sont partis en août 2015, mais comme on aimait bien ça, on a gardé 5 truies, en naissage bio.

Comment se passait la cohabitation entre les systèmes lait et porcs en conventionnel ?

Erwan : On est parti sur un système pâturant à 360 000 litres de lait et un atelier naisseur-engraisseur avec travaux pour faire du porc Label Rouge. Donc, on a investi sur le cochon, plus que sur le lait. On a transformé un ancien poulailler de 1200 m2 en porcherie.

Marie : On a été dans les travaux pendant 2 ou 3 ans. On a perdu beaucoup de plumes avec le cochon.

Qu’est-ce qui s’est passé ?

Marie : Une fois qu’on a été aux normes pour livrer Kermené, il n’y avait plus que des places Label Rouge sous conditions de Label Triskallia Opal, avec prise d’aliments, etc. On ne voulait pas d’un système intégré, donc on a décidé de rester en dehors du circuit label. On a fait le choix de la liberté.

Cette décision vous a-t-elle fragilisés ?

Marie : On n’a jamais réussi à caler le porc techniquement. Il y avait peu de références en post-sevrage sur paille, et on ne s’est pas tellement senti aidé au début par les techniciens. On ne gagnait pas d’argent. On était pris par les allers-retours entre les sites. Les cultures étaient à Pédernec, le naissage aussi. Pendant les mises bas, Erwan pouvait y aller jusqu’à 4 fois par jour. 6 Km ce n’est pas loin, mais quand tu le fais 4 fois par jour…

Erwan : N’étant pas bien financièrement, on n’avait rien pour réajuster quelques trucs qui ne collaient pas : les lumières, la machine à soupe…

A quel moment vous êtes vous intéressés à la bio?

Erwan : On a abordé le bio par le porc, parce que notre atelier ne collait pas du tout avec ce qu’on voulait en faire. En lait, on travaillait bien. On était en MAE phyto depuis 5 ans, on avait commencé à faire du désherbage mécanique, et Marie pratiquait l’homéopathie depuis un moment. On était déjà dans un système à 7000 ou 7500 litres en cherchant l’autonomie par le fourrage, on ne cherchait pas le concentré. On trouvait que ce qu’on faisait c’était bien, on était content, serein. Alors que nos cochons…

En 2013, après un clash sanitaire, on a sollicité le GAB 22 pour trouver une solution sur le porc. A ce moment-là, toutes les filières étaient fermées, donc on n’avait pas poussé la démarche.

Marie : On réfléchissait à rapatrier les truies à Louargat, on voulait simplifier les choses, en faire moins pour être plus autonomes, faire notre l’aliment, quitte à baisser le nombre de truies s’il le fallait. On était de moins en moins dans une démarche conventionnelle.

Quel a été le déclic pour passer en bio du coup?

Erwan : En avril 2014, on est allé à un colloque lait bio organisé par le réseau GAB-FRAB, à Ploufragan. Là, on a vu Jacques Chiron de Biolait, des éleveurs bio, Guillaume Michel, technicien du GAB 22… Comme on n’était pas tant que ça d’éleveurs non bio dans la salle, des gens du réseau sont venus nous voir pour discuter. On s’est senti pris sous l’aile. Et puis les échanges étaient riches ; tu vois une dynamique, des gens qui croient en leur métier. Ça changeait des AG de Triskallia.

Marie : On a croisé que des gens qui étaient contents d’être éleveurs, ça faisait du bien. C’est le cochon qui nous a fait penser au bio, mais quand on l’a envisagé pour le lait, on n’avait pas de frein. Notre troupeau était en bonne santé, mais j’avais un peu la trouille pour les cultures. Comme ce n’est pas moi qui m’en occupe, je me suis dit : « Si Erwan se sent serein là-dessus, c’est OK, on y va ».

Derrière, vous avez entamé la conversion rapidement…

Erwan : Au niveau politique laitière, on était déjà impliqués dans l’Apli, j’étais au conseil lait de Triskallia. Les choses finissent toujours par tourner en rond là-dedans. On s’est dit qu’il valait mieux partir tant que le lait conventionnel était cher. On est parti en conversion au 1er juillet 2014.

C’est le lait qui vous a décidé, mais quel était l’avenir de l’atelier porc à l’époque ?

Erwan : Économiquement on était dans le rouge. On a fait une étude économique sur la conversion avec le CER. Ca passait, mais on ne les sentait pas trop chauds pour qu’on franchisse le pas, la banque non plus. On a finalement décidé de passer l’atelier lait en bio, et de conserver notre atelier porc en conventionnel, sans avoir pris de décision quant à son avenir. On s’est dit : « On démarre la conversion, on verra après ».

Marie : Le problème du porc, c’est qu’on perdait des sous à chaque cochon vendu, on perdait 30 000 € par an. Le comptable nous disait d’arrêter depuis des années, sauf que quand c’est la merde, il n’y a pas d’autre mot, c’est plus facile d’être la tête dans le guidon, de ne pas réfléchir. Quand tu es avec tes cochons, tu n’es pas en train de cogiter.

Erwan : On ne voulait pas arrêter le porc et nous retrouver avec un étalement de l’installation de 10 ans supérieur à celui en cours. Le fait de démarrer la conversion en 2014, nous a permis d’envisager d’arrêter le porc en 2015 et d’avoir des perspectives financières. En restructurant les dettes, les factures fournisseurs et les prêts, on arrivait à lisser nos remboursements sans en prendre pour 15 ans.

Concrètement, comment ça a pu se faire? Vous êtes-vous fait aider?

Marie : On s’est fait aider par Solidarité Paysan. Ils ont d’abord été là pour nous soutenir moralement, puis juridiquement face à la banque. On avait 100 000 € de dettes fournisseurs et 48 000 € d’emprunt à court terme à la banque…

On a changé de banquier à ce moment-là ; on est passé avec un banquier qui s’occupe des dossiers litigieux. La première fois qu’on l’a vu, il n’était pas question de discuter, il voulait tout balancer en RAJ (règlement judiciaire amiable). C’est-à-dire, qu’à un instant T, tu fais une photo des dettes fournisseurs, tu passes au tribunal, tout est listé et les paiements réétalés sur du long terme, mais avec des taux plein pot, entre 5 et 6 %. Pendant la période de redressement, un tuteur vérifie tous tes paiements, et à la moindre dépense hors du plan, tu dois avertir tous les fournisseurs concernés.

Erwan : Dès le début en porcs, quand ça n’allait pas, il était hors de question qu’on joue à ça. Pendant 5 ans, on s’est battu contre ça, avec les élastiques qui se tendaient. A partir du moment où on a commencé à vider la porcherie, on ne pouvait pas solder à la fois le crédit bancaire et la dette aliment fournisseur. En conventionnel, tu es toujours à chercher les limites du fonctionnement. Parce qu’économiquement ça ne marche pas, tu vas tout mettre sur les limites, et tu te retrouves toujours coincé à un moment. Quand tu fais un peu moins, ça se passe mieux.

Quel rôle a joué Solidarité Paysan?

Marie : Solidarité Paysan nous a permis d’obtenir un différé d’un an. Leur idée, c’était qu’on se retape pendant un an. Si financièrement tu repars à payer des dettes alors que tu n’es pas requinqué, tu ne fais rien. Il y a un an, on a signé de bloquer les dettes des 4 principaux fournisseurs liés au porcs. Il y en avait pour 100 000 € qu’on a étalé sur 5 ans et on a restructuré le prêt avec la banque. Là, avec la première paye en bio, on commence à payer les dettes liées aux porcs pour les 5 années à venir.

Pour autant, vous n’avez pas abordé la conversion que par le côté économique ?

Marie : Avec la vague de conversion actuelle, beaucoup de gens s’intéressent à la bio, en prenant les choses par tous les bouts : l’économique, l’agronomie… Alors, oui, le bio c’est payé plus cher, mais c’est dangereux de l’aborder que par l’économique. Si tu ne peux pas soigner tes vaches sans le véto, que tu ne maîtrises pas ton alimentation… ça me semble compliqué. On part du principe qu’être en bio, c’est être autonome, c’est surtout ça qui nous plaît.

Techniquement, comment s’est passé la conversion?

Erwan : On a démarré en juillet 2014, avec un assolement conventionnel. On était parti sur un pâturage de printemps, mais avec des vêlages étalés, et du fourrage de qualité pendant l’hiver, donc du lait étalé sur toute la saison. Le premier hiver, c’était un peu compliqué, parce qu’on était avec du correcteur sur une base de ration maïs. On a limité le correcteur bio, mais on l’a fait. On a passé l’hiver comme ça, et puis ça s’est bien enquillé, puisque les premières récoltes de fourrage en 2105 se sont bien passées. L’hiver 2015 aussi. On a vu qu’on pouvait encore mieux caler les rations. Et puis, plus on avance, mieux ça se passe avec les vaches.

Il y a trois ans, si on m’avait dit que je passerais en zéro ensilage, j’aurais fait les gros yeux, mais au bout de trois ans, ça s’intègre. Une fois que tu as fait une année de ration, avec une ration hivernale, certes le rendement de tes vaches baisse, mais tu n’as aucun intrant extérieur.

Il y a eu des difficultés, des doutes, pendant cette période de transition ?

Erwan : Avant la conversion, on avait arrêté de traire le dimanche soir depuis 4-5 ans. On savait qu’on laissait 6 à 7% de lait derrière. En janvier 2015, on a décidé de reprendre la traite du dimanche soir le temps de la conversion. Maintenant qu’on y est, on va relâcher ça, parce que ça nous fait une sacrée soupape.

Marie : Quand on a arrêté les cochons, qui nous prenaient énormément de temps, on a repris la livraison de lait en direct à une crêperie industrielle. Ca nous prenait 1 h 30 à 2 h par jour, mais à 450 litres/jour, ça faisait entre 70 et 80 000 litres, à 450 € les 1000 litres. C’était une grosse charge de travail, mais ça nous a aidé à passer ce cap. On vient tout juste d’arrêter, donc on va pouvoir sentir les effets de la conversion sur le temps de travail

Passer en bio, ça a nécessité de lever des a priori?

Marie : Les principaux verrous à faire sauter, c’est arrêter d’avoir peur. Arrêter d’avoir peur de faire un truc qui n’est pas comme le voisin, pas comme partout. Par exemple, les antibiotiques pour le tarissement : on le met de peur qu’il y ait une mammite ; sauf qu’à l’instant ou tu mets l’antibiotique pour la tarissement, la vache n’en a pas besoin. Petit à petit, tu as moins peur, les verrous sautent.

Erwan : C’est aussi important d’être encadré, de trouver des personnes ressources.

Vous avez rejoint un groupe d’échanges ?

Erwan : On a intégré un groupe d’échanges qui s’est monté avec le GAB sur le COB. Sur la commune, on est trois couples dans les mêmes âges à être passés en bio en même temps. Ça créé une dynamique et ça rassure. Il faut qu’il y ait des gens qui te poussent, par des échanges ou par l’expérience, qui te disent : « Essaye, ça se fait, tu verras bien, t’as rien à perdre ». Des gens qui t’aident à dédramatiser. On a eu pas mal d’échanges avec Guillaume Michel, le réseau a bien marché. Sans ça, on se serait senti seul.

Marie : Même si au quotidien tu ne travailles pas ensemble, tu sais que tu peux appeler quelqu’un pour échanger, demander un avis, un coup de main. Tout le monde a les mêmes questionnements. Il y a des matins où c’est très clair, et d’autres où pfff…

Et avec les autres voisins, en conventionnel, ça se passe comment?

Erwan : On est passé de 14-15 ha de maïs ensilés à 3 ha, mais de 4-5 ha de prairie de fauche à 18 ha. On est complètement sous équipé pour la gestion de l’herbe. Vu qu’on n’a pas le matériel, et qu’on ne peut pas se permettre d’en acheter, les gars qui venaient m’aider sur les remorques d’ensilage, aujourd’hui ils viennent pour m’aider à andainer, à faucher. On s’arrange bien comme ça. C’est sympa, tu gardes le contact avec les conventionnels, sinon tu peux vite te couper de ton voisinage.

Marie : Et puis c’est sympa aussi d’échanger de la fauche contre de la herse étrille. Ça leur fait voir autre chose.

Et pour finir, vous avez quand même gardé des cochons ?

Marie : On a arrêté les cochons en 2015. Quand les derniers charcutiers sont partis, on les a regardés partir et on a décidé de garder 5 femelles issues de nos meilleures portées. On les a même baptisées. Comme on avait commencé à faire sauter des verrous, on a décidé de faire de la mise-bas en liberté et de mettre nos porcs sur litière accumulée.

Erwan : En faisant du naissage pour des gens qui sont en circuits courts, on se dit qu’on est un maillon de la chaîne. On n’est pas dans un système en circuit long où tu ne sais jamais où ton produit part réellement. En porc, on est parti là-dessus avec le but d’aller jusqu’à 10-15 truies max, de valoriser les céréales comme ça. On n’a rien à perdre. C’est quand on voit tout le chemin parcouru, qu’on se dit que finalement, la conversion, ça se fait !

 

Témoignage recueilli par Antoine Besnard (FRAB Bretagne) et initialement publié dans le magazine Symbiose de septembre 2016.

Face aux difficultés, faire réseau

Un des constats récurrents dans l’accompagnement des personnes en difficulté est leur isolement.

Ce fait explique pour partie leurs difficultés à pouvoir imaginer d’autres façons de faire et être en capacité de négocier face aux créanciers. La force d’Erwan et Marie est d’avoir gardé cette capacité à aller vers les autres à chercher dans les différents collectifs (GAB, Biolait, Solidarité paysans) des solutions à leurs problèmes. Ces 3 réseaux qui les ont accompagnés ont en commun de porter un regard différent sur l’agriculture, son évolution, son rapport à la société. Elles ont également su inventer d’autres modes de fonctionnement plus respectueux des personnes et de leurs projets.

Il faut être honnête, tous les paysans qui envisagent une reconversion n’ont pas les capacités d’Erwan et Marie, mais beaucoup, avec l’appui de notre réseau des groupements de producteurs bio, de Solidarité paysans, peuvent envisager un autre avenir.

Patrick Guillerme, Président de la FRAB Bretagne

Article rédigé par Antoine Besnard (FRAB Bretagne) et initialement publié dans Symbiose de septembre 2016. Photos : Matthieu Channel (Agrobio 35).