Luzerne : une plante à bénéfices multiples

Publié le : 9 juillet 2018

Concilier les « performances », voilà bien le défi que l’agriculture biologique doit relever. Produire pour nourrir sainement tout en rémunérant et en accentuant les effets résilients sur la biodiversité. La luzerne, « reine des légumineuses » participe activement. Tour d’horizon de ses principales aménités…

La luzerne ou medicago sativa porte bien son nom scientifique. Véritable plante de complémentarité culture-élevage, ses services rendus sont nombreux malgré sa place désormais limitée sur le territoire. Alors qu’elle comptait plus de 1,7 millions d’hectares en métropole dans les années soixante, sa surface plafonne depuis 30 ans autour de 350 000 ha (source Agreste). De nombreuses fermes en AB lui consacrent pourtant une part grandissante.

Une plante structurante, résiliente et climato-compatible

Le dérèglement climatique est bien là. : records de températures cumulés à des déficits pluviométriques préjudiciables pour la productivité des espèces prairiales rentrant en senescence dès que le thermomètre passe les 25-30°c ! S’adapter est nécessaire. La luzerne demeure l’une des rares espèces capables de résister à des températures caniculaires. La puissance de son système racinaire pivotant et structurant, pouvant atteindre plus de 5 mètres de profondeur, lui confère une capacité de résistance et donc de productivité rarement égalée. En conditions agronomiques saines [sols profonds et riches, réserves minérales…] sa pousse est ralentie mais se poursuit jusqu’à 40-42°c.

Bien que peu adaptée au pâturage, il apparaît que de nombreux éleveurs en bovins, ovins ou caprins intègrent de la luzerne dans leurs semis de prairies multi-espèces assurant ainsi une continuité de pousse, même lors de la période estivale souvent marquée par l’arrêt de croissance des autres espèces voire la dégradation du couvert végétal. La luzerne, avec son port dressé et sa très bonne occupation au sol, ralentit le phénomène d’évapotranspiration. Elle offre ainsi la possibilité de prolonger le pâturage, clé de voûte indispensable à l’autonomie des fermes bio ou pas.

A retenir également, l’introduction de luzerne participe activement à la réduction d’émission de protoxyde d’azote (N²O), l’un des principaux gaz à effet de serre au pouvoir de réchauffement climatique 300 fois plus impactant que le dioxyde de carbone (CO²) !

Renforce l’autonomie protéique et le profil des acides gras « santé »

Avec des rendements oscillant de 10 à 15 TMS/ha soit autour de 2 à 3 T de protéines/ha, la luzerne participe efficacement à renforcer l’autonomie en protéines importées et plus globalement l’autonomie fourragère en élevage. Sa valeur alimentaire varie en fonction du stade végétatif, l’idéal étant de trouver un bon compromis entre rendement et valeur alimentaire. Météorisante, il convient toutefois de veiller au mode de récolte et de conservation ou de pâture et viser une association semble plus sécurisant sanitairement. Son ratio protéines/énergie [PDI/UFL] de 90 g pour de l’ensilage coupe fine préfanée à 140 g pour du foin de luzerne fanée au sol, est élevé et suffisant pour répondre aux besoins d’un troupeau laitier ou allaitant (source INRA 2007).

Les bénéfices nutritionnels de la luzerne sont également nombreux notamment sur l’augmentation du profil des acides gras poly-insaturés bénéfiques pour la santé ou encore sur les qualités sensorielles des produits (lait, viande…). Bref, de sérieux atouts à porter de feuille !

Attractivité écologique

Les récentes recherches démontrent une recrudescence de la mésofaune du sol (vers de terre, insectes…) dans les luzernières pures ou associées. Cette attractivité pour les abeilles domestiques et sauvages ainsi que les autres pollinisateurs participe à son bon vieillissement en un cercle vertueux de pollinisation. Plus l’activité microbiologique fonctionne, plus les exsudats racinaires accentuent la productivité végétale, plus la présence de pollinisateurs est forte et plus la reproduction de la plante est assurée.

Par ailleurs, d’après les travaux de Decourtye et al en 2014, le potentiel mellifère est important et avoisine les 250 kg/ha/an avec une observation renforcée du spectre d’espèces d’abeilles. Le pollen des légumineuses est riche en lipides et protéines indispensables à la défense immunitaires, au développement et aux besoins fonctionnels de la colonie (butinage, hivernage, élevage des jeunes…).

Enfin, la luzerne, de par sa pérennité, renforce les capacités d’hébergement et de refuge pour les auxiliaires tels que les papillons ou encore pour les oiseaux nidificateurs.

Témoignages des producteurs et productrices

Annie et Fernand Bigot de Cigné (Mayenne) en polyculture-élevage laitier bio

« Afin de palier l’autonomie en protéines qui n’est pas assurée jusqu’ici, j’ai implanté fin avril 2016, 3,5 ha d’un mélange Luzerne de variété Dimitra innoculée [25 kg/ha] et Fétuque Elevée [5 kg/ha] sous couvert d’avoine [40 kg/ha] sur une parcelle éloignée du site et destinée uniquement à la fauche [ensilage et enrubannage].

Cette parcelle de profil limono-argileuse, que nous exploitons depuis janvier 2016 est globalement saine avec une partie séchante. L’analyse chimique du pH révèle un niveau assez faible à 5,6, aussi avons-nous pris la décision pour assurer la pérennité et la réussite de chauler à l’implantation et en début d’hiver.

Les premiers résultats sont encourageants. En 2016, malgré une pluviométrie faible [300 mm sur le second semestre], nous avons récolté  5 T MS/ha dont 4 TMS de foin d’avoine.

Cette année 2017, là encore les précipitations sont faibles (325 mm sur les 6 premiers mois) mais les 3 coupes (15 avril, 10 juin et 21 juillet) nous assurent déjà 7.5 TMS/Ha avec un fourrage de qualité !

Nous espérons pouvoir réaliser à l’automne une quatrième coupe combinant quantité et qualité et nous rapprochant ainsi des 10 TMS/ha d’un fourrage contenant entre 17 et 20 % de MAT, idéal pour la complémentation de la ration hivernale et qui, par son pouvoir tampon de la ration assure une base sanitaire fiable pour le troupeau ! »

Jean-Pierre Boulay de Jaille-Yvon (Maine et Loire) en polyculture élevage allaitant bio :

« Suite à des échanges et visite chez des collègues, j’expérimente l’implantation d’anciennes variétés de blé à paille haute, dans une jeune luzerne de 2 ans sur 1,70 Ha, afin notamment de trouver des meilleures combinaisons d’associations entre les deux plantes au niveau fournitures d’éléments nutritifs restitués.

L’idée étant d’avoir une permaculture, un sol toujours occupé avec deux plantes complémentaires et de pouvoir disposer à la fois d’un blé meunier riche et d’une luzerne (variété Vermont/Canelle) valorisable une fois la moisson faite, pour les animaux.

Ainsi, après deux passages de vibroculteur en croix dans la parcelle de luzerne, le semis de blé ancien s’est fait avec un semoir Amazone à disque début novembre 2016 à raison de 110 kg/ha. La couverture du sol étant déjà présente par la luzerne, cela dispense de désherber mécaniquement la céréale et le travail des nodosités fixant l’azote atmosphérique et le restituant à la graminée assure une fertilisation naturelle et gratuite !

Pour la deuxième année consécutive avec une pluviométrie faible, les résultats de la moisson sont peu satisfaisants sur le blé ancien à cause de la verse et les variétés ne semblent pas adaptées aux parcelles séchantes de la ferme. La parcelle est hétérogène en pente exposée plein sud sur schistes ardoisiers. Il me faut donc revoir les variétés mais cette alternative me semble pertinente. L’expérimentation mérite en tout cas réflexion et à poursuivre les échanges avec les collègues !

En ce qui concerne le pâturage de la luzerne (vaches allaitantes avec leur veau), je le pratique systématiquement et uniquement en période estivale, au fil 1h le matin et 1h le soir pour éviter le piétinement et la météorisation. Les luzernes (avec des graminées comme la fétuque élevé en général) sont entretenues avec des apports calcaires après la première coupe à hauteur de 200 à 300 kg/ha/an. Mon objectif est qu’elles restent en place minimum 4 ans, mais certaines tiennent 7 voir 8 ans ! »

Intérêts Limites
  • Rendement élevé
  • Richesse en protéines
  • Résistance sécheresse et températures excessives
  • Accepte sols acides
  • Fixation symbiotique azotée
  • Structure le sol par système racinaire
  • Excellente tête de rotation
  • Concurrence adventice pluriannuelles type chardon
  • Rôle antiparasitisme
  • Effet tampon de la ration

 

  • Implantation lente
  • Peu adaptée en pure au pâturage (météorisante)
  • Éviter le piétinement par les animaux
  • Éviter les sols compactés, hydromorphes et trop acides
  • Entretenir fumure en phosphore, potasse et calcique

Introduire de la luzerne en pur ou surtout en association, présente donc un assemblage d’effets positifs convergents à l’échelle du sol, de la ferme et plus globalement pour l’environnement, à l’instar des actions sur le dérèglement climatique, la pollution des masses d’eau et de l’air ou encore sur l’enrichissement en nombre et en diversité d’espèces. Assurément, au regard des enjeux sociétaux induits, sa présence semble être une voie sérieuse à étudier.

Article rédigé par Thomas Queuniet, Animateur technique productions végétales au Civam Bio 53