Stratégie et Tactique en cultures biologiques

Publié le : 17 décembre 2019

Le nom de l’article pourrait étonner, ces termes étant d’habitude plus associés aux domaines militaires ou sportifs qu’agricoles. Les concepts de stratégie et de tactique, souvent confondus, sont néanmoins en permanences mobilisés par les agriculteurs pour gérer leurs cultures.

Prendre conscience des différences entre les deux permet la prévention et l’adaptation si importantes pour gérer les cultures en l’absence de produits (engrais-phyto) de synthèse. Une définition pourrait être:
– Tactique : opérations ponctuelles à but limité et à déroulement rapide.
– Stratégie : action d’ensemble, planifiée sur du long-terme et mobilisant un certain nombre d’opérations tactiques différentes. La tactique fait donc partie de la stratégie tout en lui étant complémentaire.
La première gagne les « batailles » et l’autre la « guerre », c’est aussi la différence entre les changements en cours de jeu et la feuille de match !

L’anticipation stratégique

La stratégie permet d’appréhender le système de culture dans sa globalité. Le concept de système de culture (Sebillotte 1990) est bien la synthèse de la succession des cultures et des itinéraires techniques culturaux. En rappelant ceci, on insiste sur le fait que les leviers de gestion des adventices ou autres au sein de l’ITK sont à actionner de manière cohérente à l’échelle de la rotation. « C’est cette cohérence reconnue entre opérations culturales qui fait système » (Papy 2008). Par exemple, un labour s’il est réalisé tous les ans, tous les deux ans ou plus, sur des successions type printemps-printemps-hiver-hiver ou hiver-printemps-hiver-printemps n’aura pas la même action. D’un point de vue stratégique, c’est néanmoins essentiellement la rotation qui doit être construite en avance pour avoir un système de culture adapté aux contraintes « stables » de la ferme : sol, climat (sens large), objectifs et contraintes socio-économiques, filières, etc. Pour comprendre la vision globale du système de culture on peut regarder le schéma décisionnel ci-dessous qui présente une stratégie de gestion des adventices.

Les successions observées sont cependant parfois éloignées des rotations prévues. Pour cela il est intéressant de laisser des portes de sortie avec des règles de décision type : « si mélo propre, il est battu, sinon ensilé et maïs derrière ». Cette stratégie doit être anticipée car la composition du mélange en dépend et doit être mixte. Un autre exemple serait ces rotations ci-dessous qui intègrent des possibilités de « sortie » la plus simple étant « Si salissement, remettre une prairie ».

On voit souvent aussi des luzernes sensées durer 3-4 ans sur le papier et qui tiennent beaucoup moins longtemps, l’avoir envisagé permet d’être moins démuni. Globalement, on voit que la vision du système de culture consiste à prévoir une rotation et une série de leviers et de techniques cohérentes avec des options permettant de se sortir des aléas les plus fréquents. Ce dernier point facilite en fait les choix tactiques à venir.

L’adaptation tactique
Il s’agit ici des choix à réaliser pendant la campagne culturale. C’est l’adaptation au climat de l’année, aux opportunités de filières ou aux problèmes agronomiques. C’est l’adaptation au salissement, la faim azote…, ravageurs et maladies. De la même manière que la rotation, on voit que l’itinéraire technique prévu correspond rarement au « réalisé ». On retrouve ici la créativité de agriculteurs à trouver des solutions dans des situations inédites et compliquées. Cette adaptation est tout de même aidée quand les options probables ont été envisagées : c’est prévoir les coups de l’adversaire aux échecs, comme dans l’exemple du mélo double fin précédemment cité. Comme autre exemple d’adaptation tactique on a fréquemment les repousses gardées en engrais verts, voir des repousses moissonnées ! C’est bien ici d’opportunisme qu’on parle. On peut aussi garder un peu de semences de sarrasin pour remplacer une culture au cours du printemps, ce dernier étant lui même cassé ou moissonné en fonction de sa réussite. On peut aussi appliquer cette adaptation à d’éventuelles opportunités de débouchés imprévus. Ces adaptations, aidées par une bonne anticipation, nécessite une remise en question permanente, ce dont beaucoup de producteurs bio témoignent.

Le désherbage mécanique : cas d’école
Un bon exemple de cette différence serait le désherbage mécanique du maïs. On entend des producteurs dire « je n’ai pas eu la fenêtre météo pour le passage aveugle post-semis pré-levée », un producteur expérimenté pourrait dire la même année « j’ai semé de manière à avoir le beau temps pour faire ces deux passages ». Un maïs semé le 5 Mai avec des pluies derrière sera donc finalement moins propre que celui semé le 15 avec les fenêtres adéquates. Le premier producteur n’avait pas anticipé de manière stratégique et a donc réduit ses choix tactiques. Un autre exemple est celui des producteurs bio expérimentés qui ont pour la première fois passé des herses-étrilles dans les céréales en Décembre 2016. Ici on voit que c’est bien un choix tactique qui ne pouvait pas être prévu, autant fallait-il saisir cette opportunité, suivre de près ses champs et ne pas laisser passer cette idée par habitude.

CONCLUSION
De bonnes questions à se poser pourrait être : Quelles stratégies ais-je mis en place pour gérer les adventices et autres maladies/ravageurs, la fertilité ; pour atteindre mes objectifs ? Quelle est mon adaptabilité aux facteurs incertains (climat/problèmes agronomiques) ? On entend parfois « l’agriculture bio c’est plus technique ».  Il faut en effet penser une stratégie adaptée à son système et se passer d’un schéma générique (colza-blé-orge + phyto /engrais). C’est également vrai car cette réactivité tactique nécessite de prendre plus le temps d’observer ses cultures, de juger des réajustements qui s’imposent à toutes personnes travaillant avec le vivant et le climat. L’idée serait donc d’anticiper un maximum et des alternatives prévues pour les impasses fréquentes mais aussi un suivi des cultures et une ouverture d’esprit permettant de s’adapter aux imprévus qui arriveront forcément ! Une piste serait aussi de prendre le temps de faire ses propres « schémas décisionnels » pour vérifier si son système, majoritairement non écrit et bien cohérent.

Source pour Approfondir :
• http://mots-agronomie.inra.fr -> système de culture
• Papy F. 2008. Le système de culture : un concept riche de sens pour penser le futur. Cahiers agricultures, 17, 3 ; 263-269. Texte intégral sur le site de la revue.
• Sebillotte M., 1990a. Système de culture, un concept opératoire pour les agronomes. In : L. Combe et D. Picard coord., Les systèmes de culture. Inra, Versailles : 165-196.

Article rédigé par Thomas Queuniet (Civam Bio 53)