Valoriser des bovins bio à l’herbe : une utopie ?

Publié le : 19 décembre 2017

La gestion de l’herbe en élevage bovin allaitant bio est un enjeu de taille dans la réussite de son engraissement. Des méthodes existent pour valoriser au mieux ses pâturages et sécuriser son système fourrager, parmi lesquelles figure le pâturage tournant. Simon Coste, éleveur à Les Vilettes (Haute-Loire) revient sur son expérience.

Formation "Engraisser ses bovins à l'herbe pour la filière biologique", organisée par Haute-Loire Biologique en mai 2017

Fiche d’identité de L’EARL DE LA CHANAL, Simon et Anne-Sophie Coste

Localisation : Les Vilettes (43)
Terrains granitiques séchants
Nombreuses pâtures exposées plein Sud
70 % de surfaces mécanisables

1 UTH
18 bovins (limousines croisées Hereford)
250 brebis (Noires du Velay)
80 ha de SAU dont :

  • 40 ha de prairies permanentes (PP) et 25 ha de prairie temporaire (PT)
  • 13 ha de céréales (seigle, orge de printemps, blé)

90 % de vente à SICABA et 10 % de vente directe

Ventes par an :

  • 6 génisses grasses (28 mois)
  • 7 à 8 jeunes bovins (24 mois)
  • 2 à 4 bœufs (30 mois)

Achat de 11 t de concentrés par an dont 8 t destinées aux ovins

Désireux d’engager une réflexion sur l’optimisation de son système d’élevage, Simon Coste a participé en 2017 à un cycle de formations sur l’engraissement des bovins allaitants en agriculture biologique organisé par Haute-Loire Biologique. Selon lui, les avantages inhérents à une meilleure gestion de l’heure sont nombreux : réduction du gaspillage de l’herbe par les animaux, simplification de l’organisation du pâturage, gain de temps ou encore amélioration de son autonomie fourragère.

Jusque-là, Simon avait pour habitude d’agrandir tous les jours les surfaces accessibles au pâturage à l’aide d’un fil avant, ce qui lui prenait une bonne heure par jour. L’absence de fil arrière entraînait un pâturage des repousses pénalisant la repousse de la pâture. L’éleveur a donc mis en place un pâturage tournant en réalisant des paddocks pour ses différents lots d’animaux, sur la base de la méthode exposée en formation par Pascale Pelletier de Prairie Conseil.

Comment mettre en place un pâturage tournant ?

Définition des paddocks

Simon a calculé le chargement à l’herbe total de l’exploitation exprimé en EVV (1). Puis il a réparti ses surfaces de prairies entre fauche et pâture en respectant un équilibre de 50 % de surfaces pâturées et 50 % de surfaces fauchées (2). Cette répartition s’est faite en fonction de l’éloignement par rapport au bâtiment, de la facilité de mécanisation, ou selon la qualité de la parcelle au niveau de l’herbe. Il a ensuite déterminé les surfaces de base de pâturage pour chaque lot d’animaux et a défini les surfaces de chaque paddock. Le chargement lot par lot d’animaux au pâturage en ares/EVV au printemps doit être en cohérence avec le chargement moyen à l’herbe de l’exploitation. L’éleveur a réalisé en tout 4 lots d’animaux : un lot de vaches avec veaux et taureau, un lot de génisses, et deux lots pour les brebis.

Au cours de la saison de pâturage, l’éleveur a finalement mis en place 9 paddocks variant de 1 à 1.8 ha pour son lot de vaches. Par rapport au prévisionnel, 1,5 ha de surface destinée à la fauche a dû être ajouté à cause de la sécheresse de 2017. Simon pense qu’en année normale, il devrait réussir à maintenir une surface de pâturage de 8,5 à 9 ha pour le lot de vaches sans piocher dans les surfaces destinées à réaliser les stocks de fourrages.

Prévision pour le lot de vaches de l’éleveur

Surface totale de prairies considérée : 70 ha

  • Chargement total en EVV de la ferme : 64,3
  • 109 ares/EVV
  • Répartition 50 % fauche/ 50 % pâture : 55 ares/EVV

Pour le lot de vaches avec leur veau au printemps : Chargement du lot : 16 EVV

  • Chargement moyen à l’herbe de la ferme de 55 ares/EVV d’où une surface de base de pour ce lot de 8,8 ha
  • Prévoir 7 à 8 ares/EVV/paddock au printemps
  • 6 parcelles de 1,3 à 1,8 ha

Réalisation du découpage des parcelles pour le lot de vaches. L’éleveur a prévu dans chaque parcelle un bois pour que les animaux y trouvent de l’ombre.

Démarrage et suivi du pâturage

Simon Coste utilisant son herbomètre

Simon démarre habituellement sur la parcelle la plus précoce de l’exploitation mais également la plus proche des bâtiments pour le lot de vaches. Une fois un paddock terminé, Simon a comme repère un délai de retour d’un minimum de 28 jours, même si celui reporté sur son planning de pâturage est en général plus important du fait des conditions de repousse de l’herbe (autour d’un mois). L’éleveur évalue la repousse et surtout le stock d’herbe à l’aide d’un herbomètre. En fonction des hauteurs d’herbe mesurées, il estime s’il est possible ou non de faire pâturer les animaux dans un nouveau paddock.
Il réalise pour cela une quinzaine de mesures en zigzaguant dans son paddock (1 mesure tous les 10 pas au hasard), et en calcule la moyenne. Cette dernière est cependant à analyser avec vigilance. En effet, s’il y a eu jusqu’à présent plusieurs années de surpâturage, il est possible que l’éleveur mesure une hauteur d’herbe qu’il jugera insuffisante pour faire entrer les animaux dans le paddock bien que la graminée se trouve au bon stade pour être pâturée, c’est-à-dire entre 2,5 et 3 feuilles par talle (méthode du pâturage tournant dynamique basée sur l’observation du stade des graminées).

Les repères de hauteur d’entrée (HE) et de sorties (HS) en pâturage tournant sont différents selon le type d’animal. D’après l’INRA, il faut prévoir pour les ovins une HS de 2 à 3 cm et une HE de 8 à 10 cm, et pour les bovins une HS de 5 cm et une HE de 10 à 12 cm. Selon Luc Delaby de l’INRA de Rennes, « la hauteur de sortie doit normalement correspondre à 45 % de la hauteur d’entrée ». En effet, la gaine des graminées n’est pas appréciée par les ruminants. Celle-ci se développe proportionnellement à la hauteur de la plante, la longueur du limbe étant égale à 2,3 fois la longueur de la gaine.

En cas de risque de sécheresse, il est conseillé d’éviter des hauteurs de sortie trop basses en visant 7 cm en bovins et 4 à 5 cm en ovins. Il vaut donc mieux être sur une conduite laxiste en juillet-août et sur une conduite normale de mai à juillet.

L’important est surtout de savoir à quelle hauteur se situe la gaine des graminées et de pâturer à hauteur de gaine, afin d’éviter le surpâturage. En effet, il ne faut pas sectionner la gaine sans quoi la repousse serait pénalisée. Une repousse du limbe plus courte entrainerait une accélération de l’épiaison et donc une augmentation des refus.

Conduite Laxiste Normale Sévère Très sévère
% de HS par rapport à HE > 50% 45% 35% <30%

Source : formation Haute-Loire Bio « Améliorer mon système de pâturage », 2017, Luc Delaby (INRA de Rennes)

Les intérêts du pâturage tournant selon l’éleveur

Pour Simon Coste, les avantages liés à la mise en place de ce type de pâturage sont nombreux :

  • Gain de temps ;
  • Diminution du gaspillage, accélération de la repousse et amélioration de la qualité de l’herbe ;
  • Comportement plus calme des animaux lié à une diminution de la compétition pour l’accès à l’herbe de qualité ;
  • Diminution de la surface totale pâturée par les lots d’animaux ;
  • Amélioration du maintien de l’état d’engraissement des génisses ;
  • Gains économiques (moins de tourteaux consommés par les génisses) ;
  • Moins de refus au niveau des pâturages.

En revanche, les bêtes voient moins souvent l’éleveur !

Sécheresse : comment y faire face ?

Cette année, bon nombre d’éleveurs ont dû adopter des stratégies leur permettant de s’adapter à la sécheresse. Simon témoigne :

  • S’il devient trop difficile aux vaches de pâturer pendant la saison estivale, celles-ci sont rentrées et remplacées sur les pâturages par son troupeau de brebis capable de pâturer plus bas que les bovins. Pendant ce temps, les paddocks des moutons croissent, ce qui permet de gagner en jours de pâturage par la suite pour ce cheptel.
  • Les brebis mangent également l’herbe entre les chaumes de céréales après la récolte de ces dernières.
  • La culture d’orge de printemps entraîne systématiquement des repousses à l’automne qui sont broutées par les animaux (ou utilisées comme engrais vert).
  • Après moisson des céréales, Simon sème un mélange colza-avoine sur 5 ha qui est pâturé par les vaches, il économise ainsi 1,5 mois de fourrage stocké.

L’éleveur envisage d’autres stratégies pour améliorer encore sa résilience face aux conditions de plus en plus sèches :

  • L’ajout de chicorée dans les mélanges des prairies temporaires : la chicorée est une espèce appétante, qui pousse bien en sol séchant.
  • Le sursemis des prairies permanentes avec des espèces compétitives à implantation rapide telles que le trèfle violet et le Ray-Grass Anglais (semis vers la mi-mars avec herse-étrille et passage de rouleau). Mais selon, l’éleveur les variétés vraiment adaptées à cette pratique restent à trouver !
  • Concevoir son système fourrager sur une surface initiale plus restreinte que celle qu’il possède afin d’assurer réellement son stock de fourrages pour l’hiver. Ceci implique une diminution de la surface de base globale pour le pâturage et par conséquence une réadaptation des chargements par lot.
  • Réaliser des paddocks plus grands en prairie permanente car la repousse est plus lente et le rendement moindre par rapport à ses prairies temporaires. Le délai de retour sur les prairies permanentes serait ainsi allongé.
  • Améliorer ses tours de pâturage : « Il faut que j’arrive à prévoir des paddocks assez nombreux pour les vaches en cas de manque d’herbe pour pouvoir augmenter le temps entre le départ et le retour sur les paddocks».

Si Simon n’a pas pu mesurer l’incidence de ce type de pâturage sur les performances des animaux (GMQ…), il pense cependant que l’effet est positif et il a pu observer un état d’engraissement plus stable de ses génisses.

Quelques repères pour le pâturage tournant d’après Pascale Pelletier (Prairie Conseil)*

(1) Calculer le chargement à l’herbe de l’exploitation en EVV

 EVV =équivalent Vache+Veau. Il s’agit d’une unité plus précise que l’UGB pour le pâturage. La capacité d’ingestion au pâturage de l’Equivalent vache + veau est estimée à 17,2 kg de matière sèche d’herbe par jour.

Une grille permet de façon simple de convertir les animaux du troupeau en EVV en fonction de leur poids vif moyen (source : ARVALIS – Institut du végétal, méthode Herbo-LIS®)

Exemple pour le lot de vaches de l’éleveur (avec veaux et taureau) :

Catégorie Nombre PV moyen (Kg) Coef EVV

 

Coeff UGB

 

EVV

 

UGB

 

Vaches allaitantes 18 650 0.75 0.8 13.5 14.4
Veaux nés à l’automne 3 200 0.31 0.2 0.93 0.6
Veaux nés au printemps 3 100 0.18 0.2 0.54 0.6
Taureaux 1 1000 1.03 1 1.03 1
Total         16 16.6

(2) Equilibrer les ares pâturés et fauchés/UGB lors du prévisionnel

Au printemps, prévoir de pâturer 50 % de la surface en herbe totale et de faucher 50 % en 1ère coupe (ou après déprimage)

Pour être autonome en fourrages :

En fonction du système et du contexte récolter normalement au minimum 1,5 t MS/UGB à 2,2 t (vêlages d’automne ou sécheresses régulières). Faucher 40 à 45 ares par UGB en 1ère coupe. Si les rendements des prairies sont faibles, prévoir d’augmenter les ares fauchés.

Pour la pâture :

Prévoir 35 à 45 ares à pâturer/EVV au printemps. Au-delà de 50 ares/EVV au printemps, forts risques de gaspillage de l’herbe. Dans notre exemple, l’éleveur se trouvait dans la prévision et dans la réalisation au-dessus de ces recommandations, il a toutefois pu observer qu’il gaspillait déjà moins d’herbe qu’avant.

Organiser le pâturage tournant :

Prévoir 5 à 6 parcelles par lot en bovins viandes

Taille des parcelles préconisées au printemps : 7 à 8 ares/parcelle/EVV

 * Source : Des repères pour organiser et mettre en place un pâturage tournant pour un lot de bovins à engraisser en bio – Formation Haute-Loire Bio – Pascale Pelletier (février 2017)

Article du réseau FRAB AuRA, rédigé par Marlène Gautier (Haute-Loire Bio)