Produire ses plants maraîchers sur la ferme : pourquoi et comment ?

Publié le : 22 juin 2021

Pourquoi produire ses plants maraîchers sur la ferme ? La question est ouverte, les réponses des maraîchers divergent et sont souvent personnelles : gagner en autonomie et en indépendance, apporter de la souplesse dans le calendrier, choisir sa gamme variétale, combiner avec l’autoproduction de semences, générer un revenu supplémentaire par la vente de plants…Ensuite, comment s’y prendre pour réussir sa production de plants ? Cet article rassemble des retours d’expériences de maraîchers de différents départements de la région pour donner des repères et des conseils sur ces questions.

 

  1. Faut-il produire ou acheter ses plants ? 

Pour accompagner les maraîchers et porteurs de projet à l’installation dans cette réflexion, le réseau FRAB propose régulièrement des formations sur l’autoproduction de plants maraîchers à la ferme. Celles-ci visent à mettre en avant les spécificités techniques et organisationnelles et le choix d’équipements adaptés à un tel atelier dans un objectif de production de plants de qualité. Tout d’abord, il faut dédier un lieu spécifique à l’élevage des plants, en prenant compte plusieurs paramètres clés comme la luminosité, la température, l’aération, l’irrigation, la surface minimum d’élevage et de fabrication, l’aménagement pour optimiser l’ergonomie de l’atelier. Coté fabrication des mottes, en fonction du nombre de plants à produire, des moyens financiers, différents types de matériels sont envisageables. Faire des godets pour les courges et courgettes ne nécessite pas d’investissements. Pour des quantités réduites, l’utilisation de plaques alvéolées est une solution peu coûteuse et permet de gagner de la place du fait de la possibilité d’utiliser des plaques à forte densité. Enfin en cas de production d’une grande partie de la gamme de plants, l’utilisation de mottes pressées correspond à un usage polyvalent avec différentes tailles de motte. Leur fabrication se fait soit avec un presse motte manuel à piston, de faible investissement mais avec un temps de travail important, soit avec une motteuse mécanisée beaucoup plus productive. Coté substrat, pas de secret, le terreau de semis issu du commerce, composé majoritairement de tourbe est préconisé pour une levée et un élevage de qualité. A l’issue des formations, le débat reste entier : faut-il produire ou acheter ses plants ? Aussi, pour y répondre, chacun doit se poser les bonnes questions. Même si l’autoproduction permet de maîtriser son choix variétal, de sélectionner ses graines et d’avoir plus de souplesse dans le calendrier, il faut avoir en tête que cet atelier nécessite des équipements adaptés, un temps de travail conséquent et une forte technicité.

 

  1. Le greffage de plants maraîchers 

Le greffage consiste à implanter dans les tissus d’une plante «porte-greffe», un fragment nommé «greffon» prélevé sur une autre plante, pour que celui-ci continue à croître en faisant corps avec la première. Cette technique est très utilisée pour les cultures pérennes mais beaucoup moins pour le maraîchage. En effet, cette technique exigeante se justifie lorsqu’il faut apporter une résistance particulière à un ravageur ou une maladie bien identifiée et qui ne peut pas se solutionner autrement. C’est le cas de Rémy Valeix, maraîcher basé dans la plaine de Montélimar (Drôme). Celui-ci a repris avec sa compagne, il y a une dizaine d’années, une ancienne exploitation horticole pour produire des légumes en plein champ et sous-abris. Mais le couple découvre rapidement la présence de nématodes dans les sols de la ferme, qui affectent la vigueur des cultures d’été et leurs rendements. Les techniques prophylactiques de lutte contre les nématodes (solarisation, fumigation, nématicides autorisés en AB…) se révèlent insuffisantes pour contenir les dégâts. Rémy a donc mis en place une technique et du matériel de greffage pour pouvoir produire ses propres plants greffés résistants aux nématodes. Il partage son expérience sur son blog et vous pourrez retrouver toutes les informations sur http://maraîchageinsectes.com/tec/comment.html.

L’opération de greffage :
Pour pratiquer sa greffe, Rémy fait des semis :

  • de ses plants porte-greffe à partir de graines conventionnelles (pas de disponibilité en bio) et il change régulièrement de variété pour contourner la résistance des nématodes ;
  • de ses plants greffons avec les variétés qu’ils souhaitent cultiver en tomates, poivrons, aubergines.

Ces semis sont faits dans des plaques à 103 trous pour qu’il soit facile de transplanter l’ensemble terreau + plants dans des pots plus grands. Rémy étale devant lui les plants porte-greffe et greffons pour trouver ceux qui ont le même diamètre. Sur un carrelet en bois préalablement nettoyé, il pratique alors une coupe droite du porte-greffe en dessous des cotylédons. Il réalise la même opération sur le greffon, au-dessus des cotylédons, pour récupérer le haut de la tige. Et il positionne le porte-greffe et le greffon dans une pince de taille adaptée (1,2 mm ou 1,6 mm) qui va maintenir les tissus des 2 parties en contact. Cette pince est maintenue à bonne hauteur à l’aide d’un tuteur en fil de fer.

 Photos : fil de fer et photo pince.

Il transfère alors la greffe dans un pot plus grand et il place ses plantations dans le châssis à 25°C et 100% d’humidité.

Des conditions sanitaires adaptées :
Le greffage nécessite des précautions sanitaires pour éviter la contamination des tissus coupés : nettoyage des pinces, changement des lames mais ce n’est pas l’essentiel. Selon Rémy, les facteurs les plus importants sont bien le maintien d’une hygrométrie de 100% et la protection vis-à-vis de la lumière directe pour assurer une bonne implantation de la greffe. Pour cela, Rémy a donc auto-construit des éléments adaptés : un grand coffre de bois couvert d’isolant d’un côté et de bâche plastique de l’autre. Ce coffre est placé à l’abri pour éviter les variations fortes de température.

 

Et à l’intérieur du coffre, on trouve le châssis de plants : une nappe chauffante au fond, une couche de terreau pour absorber et restituer l’humidité, un thermomètre et un thermostat étanche.

 Résultats :
Avec cette technique et ce matériel, Rémy a un taux de réussite du greffage de 98%. Il compte 2 heures de travail pour réaliser 60-70 greffes. Il dispose ainsi sur place de tous les plants souhaités résistants aux nématodes.

 

  1. Produire des plants de poireaux :

Si les plants de tomates, courges, légumes feuilles et racines sont fréquents dans les ateliers de productions de plants, ceux de poireaux sont souvent achetés en extérieur. Il est fréquent de rencontrer ses producteurs qui vous disent « je fais tous mes plants, sauf les poireaux ».
Corinne Pigeard est installée à Viscomtat (63250) dans le Puy de Dôme depuis 2004. Faire ses plants était pour elle une évidence et le fait depuis le démarrage. C’est une partie de son travail qu’elle aime faire et qui présente de nombreux avantages dans son organisation. Cela permet de maîtriser la période de plantation, d’avoir les plants prêts quand il y a la place sur l’exploitation. Elle peut ainsi maîtriser leur croissance et les ralentir au besoin (baisse de la température, ouverture de la serre, limiter l’arrosage) sans pour autant les pousser au stress. Corinne a besoin d’être prête pour la plantation ce qui ne lui semble pas possible si des plants étaient livrés à une date fixe, quelle que soit la météo ou l’organisation de la ferme.
Edouard Mortier est installé depuis 2003 à AUBAZAT, (43380). Ne trouvant pas de fournisseurs de plants, il les a toujours produits. L’exploitation a perdu une partie de ses surfaces l’année dernière et est en phase de réorganisation. Si faire ses plants présente des avantages, c’est aussi une charge mentale supplémentaire. Cela pèse sur l’organisation et induit de nombreux enjeux économiques. Pour compenser la surface perdue, Edouard se concentre désormais sur l’intensification des planches. Pour les poireaux il a fait le calcul, acheter les plants lui couterait aussi cher que lorsqu’il les produit. Si un producteur de plants s’installait à proximité, c’est sans hésiter qu’il cesserait de produire les siens.

Corinne Edouard
Objectif Production Automne-Hiver Production début d’été Production Automne-Hiver
Plantation extérieure à mi-avril en 3 fois 12 semaines d’élevage

6 semaines en motte

6 semaines en pépinière pleine terre

Objectif : 12 semaines d’élevage, réalité 14-15 semaines
Variété Atlanta, Axima, Bleu de Solaise Annibal Atlanta
Pépinière En caissettes sous serre à plants en mini-motte En caissettes sous serre à plants en mini-motte Plein champ, sous voile et sous P17 avec arceaux
Nb semis 1 semis 2 semis à 2 semaines 1 semis
Nb graines 3-4 graines / motte 5 graines / motte 10 000 graines pour une planche 1,20m*10m
Graines recouvertes Terreau tamisé Terreau tamisé Terreau
Période Fin février / début mars Février Mi-Mars
Germination Couche chauffante Couche chauffante non
Repiquage en mottes légèrement recouvertes Pleine terre, Plein champ sous filet à plat sans arceau Sous serre, sous p17 avec arceaux non
Espacement 6-7cm sur le rang 10cm sur le rang

6 rangs / planche 1,20m

/
Fertilisation Engrais : 13 0 0

150u/ha à la plantation

20t/ha fumier mouton 20t/ha fumier mouton

8 sacs de terreau / planche 1,20*10m

Travail du sol Rotavator

Cultivateur 2 passages croisés

vibroculteur

Rotavator (si besoin)

Cultivateur + vibroculteur

Rotavator (si besoin)

Cultivateur + vibroculteur

Désherbage manuel 2 fois entre les rangs et sur le rang 2 fois entre les rangs et sur le rang aucun
Arrachage Bêche Bêche A la main
Au fur et à mesure des besoins En une fois En une fois
Plantation en plein champ Planteuse tractée

En 3 fois toutes les 2 semaines à partir de début juillet

Manuelle

1 seule fois mi-avril

Manuelle

1 seule fois début juillet

Espacement 70cm entre les rangs et 12 plants/m 3 rangs sur 120cm et 6 plants/m 3 rangs sur 120cm et 6 plants/m
Désherbage J+7 Binage entre les rangs

J+20 Désherbage sur le rang

B J+20-30 Buttage

J+10 Binage entre les rangs

J+20 2ème binage ou

J+30 Buttage

J+10 Binage entre les rangs

J+20 2ème binage éventuel

J+30 Buttage

Protection non non non
Récolte A maturité Poireaux nouveaux A maturité

 

Points de vigilance :
En pépinière, l’irrigation doit être régulière ! Le désherbage sur le rang dépend de la pression des adventices présentes. Dans les trois itinéraires techniques, les poireaux sont systématiquement arrosés après semis, repiquage en motte et repiquage en plants en plein champ. Les poireaux les plus petits sont éliminés au moment de la taille. Il est important de raccourcir feuilles et racines des poireaux pour favoriser le repiquage.

 Production en mini-motte puis en plein champ :
Corinne ne souhaite plus consacrer de la place sous serre à la production de plants de poireaux. Ils sont désormais faits en plein-champ sous filet. La plantation en trois fois lui permet d’échelonner le travail mais surtout le désherbage. Chez Corinne, la galinsoga est très présente et rythme le travail de la ferme, de la pépinière à la récolte… On arrache les plants en motte, on casse les mottes en laissant les poireaux en paquet, c’est plus facile pour les tailler. Ensuite, on les compte et on les regroupe par paquets de 50. Pour échelonner le travail, on peut les arracher un jour, les tailler/compter le lendemain, les planter le jour d’après. Il faut simplement les stocker au frais dans un bâtiment frais. « Cela permet à nous aussi de travailler au frais ! Normalement, les poireaux doivent être plantés au 14 Juillet, c’est la règle ! » La dernière série est plantée après le 14 juillet et sera prête pour la sortie de l’hiver.

La production de plants 100% plein-champ :
Edouard s’est inspiré de la technique chez des collègues maraîchers. Il la pratique depuis 5-6 ans et en est satisfait. Une fois la planche préparée, il nivelle parfaitement le sol. Il met du carton sur le sol et le recouvre de 4cm de terreau. Il veille à nouveau à ce que le niveau du terreau soit bien plat, régulier et fin. Il sème à la volée les 10 000 graines en veillant à la densité. Il les recouvre d’un terreau tamisé puis les roule avec un tube de PVC de 10cm de large (récupération). Il arrose, installe les arceaux, le filet puis le voile. Quand il fait trop chaud il enlève simplement le voile pour ne pas avoir à toucher le filet. Il faut arroser tous les jours, le terreau étant vite séchant. Edouard souhaite trouver des micro-asperseurs à mettre sous les arceaux : cela économiserait de l’eau et serait plus efficace. Cette méthode permet de produire des plants sans autre travail que l’installation : objectif produire 5000 plants.

Mais il existe aussi plein d’autres méthodes ! Dont des expérimentations… il faut trouver ce qui convient le mieux à sa situation, ses contraintes et ses envies.

 

Article rédigé par : Rémi Colomb, ADABio; Samuel L’Orphelin, Agribiodrôme,
Alexandre Barrier-Guillot, FRAB AuRA.